Accompagner dans l’enseignement supérieur

La recherche sur l’accompagnement

Le contexte L’évolution rapide du monde impose aux individus de s’adapter. Cette adaptation est particulièrement requise sur le plan professionnel. Sur les 5 dernières années 46% des salariés ont changé de poste et 20% ont subi ce changement [1].En 2009, 45% des ingénieurs ont connu un changement professionnel [2]. Les professionnels de l’orientation soulignent l’enjeu d’apprendre à gérer les transitions professionnelles [3].

Dans la mouvance de cet environnement des organismes de formations professionnalisantes de l’enseignement supérieur tels que le Cesi ont développé leur cœur de métier autour d’un service qui pourrait se résumer dans la formule « accompagner la construction de l’identité professionnelle ». Cette expression permet d’englober les différents aspects de la valeur ajoutée apportée notamment par cet organisme : orientation et sens, apprentissage de compétences, reconnaissance sociale (cf. Fig. 1).

Ce que recouvre « accompagner la construction de l’identité professionnelle » dans un organisme comme le Cesi

Accompagner la construction de « cohérence »

En approfondissant l’exemple du Cesi, on vérifie que l’identité professionnelle se construit dans la durée au cours du parcours de formation.
Pour accompagner ce mouvement, l’accompagnant s’appuie sur les référentiels métiers et de formation, sur les cahiers des charges à suivre tout au long du dispositif, sur des moments privilégiés de la construction et du déroulement du projet professionnel au sein de la formation. Ces éléments balisent les étapes à parcourir, les objectifs visés par le dispositif.
Enjeux de la cohérence

L’enjeu semble important de plusieurs points de vue :

  • la cohérence de l’apprenant avec ses aspirations paraît être un levier important d’engagement dans le dispositif de formation et donc un facteur clé de réussite individuelle, mais aussi de la dynamique du groupe
  • la cohérence du projet avec la personne (capacités, qualités, expérience, réalités du marché, etc.) est probablement le gage d’emplois trouvés, d’efficacité dans le travail, d’équilibre psychologique, de capacité à faire face aux changements de tous ordres et à assumer le plus sereinement possible les postures de responsabilité et a fortiori celles managériales.

La notion de cohérence, exprimée en tant que telle, est cependant peu commune. Souvent les apprenants sont peu outillés pour la traiter tout comme bien des formateurs. L’enquête réalisée au sein du Cesi a montré des réponses souvent peu approfondies, peu partagées et dans lesquelles la conceptualisation est très peu faite [4]. Pourtant cette notion me semble être l’un des piliers de l’accompagnement. Ne sont-ce pas les points d’incohérence qui suscitent l’attention et le savoir-faire de l’accompagnant ?

Caractériser la notion de cohérence fournirait des outils indispensables à l’accompagnement dans nos métiers, voire pourrait définir en partie les métiers d’accompagnement dans les formations.
Cette caractérisation pourrait fournir des repères méthodologiques mais probablement aussi éthiques (jusqu’où est-on légitime pour pointer des incohérences ? comment le faire ?).

Mais accompagner ne se réduit pas à faire passer, on pourrait dire « faire subir », ces parcours aux individus. Accompagner intègre d’autres notions comme le montre le rapide survol bibliographique à la fin de ce document (cf. 7. annexes)

Accompagner, dans le cadre de dispositif de formation recouvre notamment une notion plus proche de la personne et de son projet. Il s’agit d’accompagner la construction de la cohérence. Elle se réalise selon deux axes : la cohérence interne de la démarche de formation et la cohérence par rapport à la personne et à son projet global. C’est dans la qualité du questionnement de cette cohérence que réside pour une bonne part l’expertise de l’accompagnant.

Premier point bibliographique

Un premier examen de la littérature sur le sujet fournit les indications suivantes :

Sur treize ouvrages et revues traitant de l’accompagnement, aucun titre d’ouvrage pas plus que de chapitre ne comprend le mot« cohérence » [5]. Il en est de même pour huit ouvrages traitant du projet.

L’analyse des références bibliographiques de trois ouvrages majeurs [6] sur l’accompagnement ne révèle aucun titre de référence comportant le mot cohérence.

Les moteurs de recherche bibliographiques pointent les phénomènes physiques (laser) et très peu ceux liés aux sciences de l’éducation et à la psychologie.

Néanmoins trois ouvrages sur le sujet ont été identifiés:

Paul Thagard (Université de Waterloo – Canada-) dans« Coherence in thought and action » pose les fondations d’une réflexion de synthèse, alliant psychologie et philosophie. L’un des intérêts majeurs de sa démarche est de définir les bases de la formulation mathématiques d’un problème de cohérence. Cette formulation est ensuite utilisée pour tester des algorithmes informatiques et traiter des types de problèmes de cohérence.

Dans « The coherence of personality » Daniel Cervone et Yuichi Shoda donnent des repères de la cohérence de la personnalité et soulignent en conclusion de leur ouvrage l’importance des buts et des « tâches » de vie dans la construction de la cohérence de la personnalité.

Enfin, un livre plus ancien de Charlotte Linde démontre l’intérêt des récits autobiographiques dans la construction de la cohérence de la personne.

A noter que les moteurs de recherche recueillent des informations sur le sens de la cohérence (« Sens Of Coherence » ou encore SOC), théorie développée par A. Antonovsky dont les applications semblent orientées vers la santé et le contrôle du stress. Il s’appuie sur 3 composantes principales : l’intelligibilité de l’action à mener, la capacité à agir et le sens donné à l’action.

L’objet de recherche

La recherche que nous nous proposons de mener s’appuie sur l’hypothèse suivante : la cohérence est une notion importante dans la pratique de l’accompagnant dans les formations.

Nous visons par notre recherche à mieux la cerner à l’aide de trois questions :

1.par quels processus (fondamentaux) les accompagnants traitent-ils de la cohérence ?
2. quels sont les usages faits de la cohérence par les accompagnants selon les situations et étapes d’un parcours de formation ?
3.quels en sont les effets sur les accompagnés ?

Paul Thagard définit la cohérence comme la satisfaction (et la maximisation) d’un système de contraintes où diverses propositions ou concepts sont reliés ou rejetés les uns par rapport aux autres. Cette définition invite à l’investigation autour des questions suivantes (toujours relatives à notre champ) : quelles sont les propositions ou concepts utilisés ? Quels sont les liens tissés ? Quels sont les liens prépondérants ? Quels sont les critères de maximisation ? Comment s’opère cette maximisation?

L’un des lieux où se pèse et s’exerce la cohérence est probablement la prise de décision. En considérant que les prises de décision sont des expressions fortes de la personne et expriment un degré de cohérence, quelles sont les prises de décision au cours d’un parcours de formation où la cohérence est particulièrement en jeu ? Quels sont les paramètres utilisés ? Par l’accompagné ? Par l’accompagnant ? Quels biais sont repérés dans les processus de décision des apprenants ? Comment procède alors l’accompagnant ?

Tisser du lien, établir de la cohérence sont des mots clés des approches systémiques et notamment de l’approche processus. Qu’est-ce que ces approches appliquées à la construction de l’identité professionnelle nous apprennent-elles sur la cohérence ? Et sur les processus engagés par l’accompagnant ?

L’identité professionnelle est une construction. Le temps est un facteur clé. Les paramètres de la cohérence évoluent-ils au fil du temps du parcours deformation ?
Pour comprendre ce qu’est la cohérence, il faut aussi explorer l’incohérence : quel inventaire des incohérences, de leurs origines, de leurs conséquences et de leurs traitements peut-il être dressé ?

Les bénéfices de la cohérence sont-ils identifiables ? Quantifiables ? Comment ?

Champ et méthode d’investigation

Pour traiter cette problématique nous envisageons d’examiner des dispositifs au sein des formations dispensées au Cesi : plus de 30 diplômes, de 180 accompagnants et de 3000 diplômés par an sur des parcours de formation allant de 10 mois à 3 ans. Les publics concernés peuvent être de jeunes adultes sans expérience professionnelle ou des adultes expérimentés.

Les moyens pourront être, selon les étapes de la recherche, des entretiens individuels, des enquêtes et des travaux avec des groupes.

Nous pourrons également tirer profit de la base Viacesi qui recense les projets professionnels des apprenants en formation diplômante du Cesi (# 6000 utilisateurs par an)

Références

[1] Conseil d’Orientation pour l’Emploi- Rapport sur les trajectoires et les mobilités professionnelles
[2] Conseil National des Ingénieurs et Scientifiques de France juin 2010
[3] Marck Savickas Colloque international « L’accompagnement à l’orientation aux différents âges de la vie. Quelsmodèles, dispositifs et pratiques ? » INETOP (Institut National du Travail et de l’Orientation Professionnelle) -CNAM (Conservatoire National des Arts et Métiers)
[4] Regards d’acteurs sur leur accompagnement des projets professionnels des étudiants, 26è Congrès AIPU (Association Internationale de Pédagogie Universitaire), Rabbat, 2010-05
[5] Une seule référence emploie l’adjectif « cohérente » pour parler d’une démarche spécifique
[6] L’accompagnement professionnel : une posture spécifique ? (Maëla Paul) ; L’accompagnement professionnel ? (Vial Michel et Caparros-Menccaci Nicole) ; Penser l’accompagnement adulte (Jean-Pierre Boutinet)

Exploration bibliographique de l’accompagnement

Deux ouvrages écrits par trois auteurs ont dressé de façon particulièrement approfondie les contours de l’accompagnement.

Maela PAUL dans « L’accompagnement : une posture professionnelle spécifique » éclaire cette notion en l’abordant sous différents points de vue, à savoir l’accompagnement tel que :

  • il se manifeste
  • il se présente
  • on le définit
  • on en parle
  • il est vécu
  • il est pensé
  • les fondements traditionnels
  • l’accompagnement entre actuel et inactuel
  • l’accompagnement et la post-modernité

Maela PAUL dégage, en conclusion de cette exploration, un essai de définition de l’accompagnement y voyant un processus qui dynamise 3 logiques (relationnelle, déplacement, synchronicité) qui elles-mêmes renvoient à 3 principes (similitude, dynamique, altérité ou opposition). Elle identifie des caractéristiques propres à la relation l’accompagnement (asymétrique, contractualisée, circonstanciée, temporaire, co-mobilisatrice) (cf figure 2)

Dans «L’accompagnement professionnel ? » Michel Vial et Nicole Caparros-Mencacci proposent « à partir de l’étude de cas concrets, une conceptualisation et une formalisation des dynamiques à l’œuvre chez le professionnel qui agit, en situation, pour que l’accompagné problématise, décide et construise son propre chemin ». Des idées essentielles sont dégagées :
l’accompagnement :

  • est un agir professionnel
  • est une forme particulière des pratiques d’étayage
  • est une pratique d’évaluation
  • met en jeu trois processus fondamentaux :
    • l’orientation par l’action
    • la référenciation
    • la problématisation
  • l’entretien d’accompagnement est un entretien spécifique
  • des repères pour agir avec méthode dans l’accompagnement peuvent être donnés
  • un champ de recherche sur la professionnalisation de l’accompagnement existe

L’ouvrage propose un référentiel métier de l’accompagnateur et des incontournables méthodologiques.

D’autres ouvrages viennent compléter les éclairages sur la notion d’accompagnement. Sous la direction de Jean-Pierre Boutinet,« Penser l’accompagnement adulte » vise à mieux situer les significations, enjeux et ambiguïtés des pratiques d’accompagnement dans un contexte nouveau où se pose la question de ce qui fait la détermination et aussi la fragilité de l’adulte dans ces situations d’accompagnement. Les auteurs explorent différents aspects de ces questions.

« Accompagner des étudiants » (Benoît Raucent, Caroline Verzat, Louise Villeneuve) est, en quelque sorte, le pendant de l’ouvrage précédent orienté sur l’accompagnement des étudiants et la volonté de fournir des repères à des professeurs dont le métier change. L’ouvrage, en parlant d’accompagnement des étudiants, accompagne les professeurs dans leur changement de posture en leur fournissant techniques, méthodes et réflexions sur différentes situations auxquelles ils peuvent être confrontés (contrat d’apprentissage, portfolio, accompagnement d‘équipe, gestion de conflit au sein d’une équipe…). Les auteurs abordent le thème de la formation des accompagnants et de la politique des institutions à l’égard des changements en cours.

« La formation des adultes aux cycles supérieurs quête de savoirs, de compétences ou de sens ? »(sous la direction de Carol LANDRY et Jean-Marc PILON) examine l’accompagnement de publics adultes retournant à l’université. Les thèmes de l’accompagnement et de la complexité, l’accompagnement pour le développement d’une compétence relationnelle de coopération, du sens et des significations de l’accompagnement individualisé en formation professionnelle sont abordés. En fin d’ouvrage une typologie des modes d’accompagnement est dressé (collaboratif, existentiel, réflexif, professionnel).

Ce que recouvre« accompagner la construction de l’identité professionnelle » dans un organisme comme le Cesi « L’accompagnement en éducation et formation un projet impossible ? » (Guy Le Bouëdec, Arnaud du Crest, Luc Pasquier, Robert Stahl) fait émerger une posture spécifique de l’accompagnement par le biais des situations qui appellent un accompagnement, des fonctions remplies par l’accompagnement, de la dimension institutionnelle de tout accompagnement et par le développement d’une éthique de l’accompagnement.

Diverses revues ont abordé la question ce thème.

Le N°153 de l’Education Permanente (« L’accompagnement dans tous ses états) « tente d’appréhender les situations d’accompagnement à partir de 3 entrées : leur émergence socio-historique, leur diversité et les problématiques qui leur sont liées.

« L’accompagnement dans la formation » (N°62 INRP) présente différents articles liés aux problématiques telles que la VAE, l’activité de conseil du maître formateur en stage…

« L’accompagnement dans le champ professionnel » (N°20 Savoirs) contient une note de synthèse de Maela PAUL . Nous en retiendrons notamment le commentaire suivant : « [l’ouvrage de Vial et Caparros-Mencacci] apporte une contribution estimable à l’identification des processus contribuant à une dynamique d’accompagnement. Il tend à préfigurer les orientations qui contribueront à son élaboration conceptuelle, notamment l’orientation par l’action et la problématisation». Nous en retiendrons aussi le travail de comparaison des spécificités d’accompagnement en fonction de différents champs dont celui de l’éducation et de la formation.

La revue Transformations(N°2) passe en revue des approches psychosociales, psychopédagogiques, socio-institutionnelles. Elle aborde différentes situations d’accompagnement sans dresser de synthèse.

L’ensemble de ces approches mettent en évidence la difficulté qui demeure dans l’appréhension de ce qu’est l’accompagnement. La plupart des études traitent de la posture et de la relation, parfois du sens, des enjeux. Et plus vaguement du processus.

Quelques résultats

Les travaux ont donné lieu à plusieurs publications. On les trouvera en suivant ce lien.